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1085 Rencontre

JOURNAL

Le Journal

J’ai commencé à écrire le Journal lorsque je me suis installé à Tahiti en 1984. J’écrivais trois ou quatre pages dans des cahiers d’écolier, de ma fine écriture, plusieurs fois par semaine, et souvent même tous les jours pendant mes voyages et d’autres époques intenses de ma vie. Pendant certaines périodes, j’ai écrit moins régulièrement ou même cessé d’écrire. Au cours des années, le Journal a pris différentes formes, que j’ai appelées Notes journalières, Observations quotidiennes, Notes de Dharma, Pages. Mais cette aventure a toujours continué, et continue encore. Ces textes autobiographiques – qui comportent aussi des réflexions sur la peinture, l’écriture et la spiritualité – remplissent soixante-quinze cahiers, plus de cinq mille pages manuscrites. En 2003, j’ai commencé à écrire le Journal directement sur un ordinateur.

Mon souci, il y a quelques années, fut de décider du sort de ces cahiers et de la manière de les rendre utilisables, d’abord pour moi – j’avais envie d’en publier certains passages – et accessibles à autrui – je désirais les déposer à l’APA, l’association pour l’autobiographie. Mon idée était de les saisir, même si je me rendais compte de l’immensité de la tâche.

J’ai commencé à taper certains passages, c’était laborieux, car je ne tape pas vite. Comme mon écriture est difficilement lisible, j’ai décidé de lire les cahiers à haute voix, de les enregistrer et de les faire taper. Une amie a commencé, une autre a pris le relais et, aujourd’hui, ils sont tous saisis. Ils dorment maintenant dans la mémoire de mon ordinateur, en attendant un sort meilleur.

Pour qu’ils soient utilisables, j’ai relu tous les textes saisis en les comparant avec les textes originaux des cahiers. J’ai corrigé en même temps des erreurs qui figuraient dans le texte original, car j’ai toujours écrit le Journal du premier jet, sans relire ni faire de corrections.

J’ai eu beaucoup de plaisir à effectuer ce travail de correction. Ce fut un retour dans le passé, une exploration dans les profondeurs de mon âme, qui ne fut pas toujours facile, mais m’a aidé, il me semble, à mieux me comprendre et à intégrer les expériences du passé pour vivre plus harmonieusement le présent.

Toutefois, pour permettre une éventuelle publication, je ferais encore certains remaniements du texte, comme je l’ai fait pour les deux extraits du Journal qui ont été publiés : Le parfum de l’éveil et Le jardin de la libération.

Le jardin de la libération, qui groupe les textes du Journal 1988, donne une bonne idée de l'ensemble du Journal, de son style, de son rythme et des différents sujets abordés. En voici quelques extraits…

 

Bangkok, décembre 1987

Hier dimanche, j'avais décidé de faire le pèlerinage du Wat Paï Rong Wua, que j'avais regretté de n'avoir pas pu faire l'an passé. Pris un taxi à 6h pour Tha Chang (le débarcadère des éléphants). Le petit marché était déjà très animé et les noctambules attardés se réchauffaient avec des soupes chaudes.

Vers 7h, notre bateau est arrivé et, comme je l'avais prévu, j'étais le seul blanc parmi les familles et les couples de Thaïlandais. Nous étions une trentaine dans un bateau long et rapide. Nous sommes partis faire le plein d'essence puis, en voulant repartir, le moteur commença à pécloter. Le capitaine et ses deux aides s'affairèrent sur le moteur pendant un quart d'heure puis nous repartîmes, mais cent mètres plus loin, nouvelle panne. Un petit bateau nous remorqua jusqu'à notre embarcadère de départ où le patron de l'agence arriva en courant avec une assiette d'offrandes de nourriture et quelques bâtons d'encens qu'il posa sur le toit du bateau et deux gerbes d'orchidées qu'il donna au capitaine, une qu'il plaça sur le petit autel situé au-dessus du tableau de bord, l'autre qu'il jeta dans le fleuve. Aussitôt tout rentra dans l'ordre, le moteur retrouva son ronron régulier qui nous berça pendant toute la journée.

Le soleil se levait sur le fleuve. Avec le vent et la vitesse du bateau, il faisait froid et tout le monde grelottait, moi d'autant plus que je n'avais mis qu'une chemise légère. Mais le paysage était si beau que j'en oubliais mon corps ankylosé. De jolies petites maisons au bord du fleuve : on y surprenait les habitants dans leurs occupations matinales, ils prenaient leur bain dans le fleuve, y lavaient leur linge et la vaisselle. Puis la vie des bateaux : sur les grosses péniches ventrues et les petits remorqueurs aux couleurs vives, des familles sont assemblées autour des casseroles pour le repas du matin.

Nous arrivâmes vite à la campagne, les cocotiers et les bananiers remplaçaient les maisons. Cachés dans la verdure, j'apercevais parfois un temple ou quelques maisons de paysans sur de hauts pilotis devant lesquelles étaient assis, impassibles, un ou deux buffles aux longues cornes en forme de lyre.

Après environ deux heures de navigation, notre bateau quitta le fleuve pour prendre un petit canal d'irrigation. Le soleil s'élevait dans le ciel et commençait à nous réchauffer. Nous arrivâmes bientôt à une écluse. De minuscules bateaux plats s'amarrèrent au nôtre et des femmes entourées de marmites nous proposèrent des soupes, du riz et des plats cuisinés. D'autres vendaient des cacahuètes, des bananes, des petits gâteaux, des boissons gazeuses. Tous les passagers qui, jusque-là, étaient restés tranquillement assis, transis par le froid, s'animèrent soudain et mangeaient en riant et en bavardant.

Une fois l'écluse franchie, il nous restait encore deux heures de navigation, tantôt au milieu de plantes flottantes, plus hautes que le bateau, dans lesquelles nous nous frayions un passage à toute vitesse, tantôt nous traversions des villages qui s'allongeaient sur la mince bande de terre qui sépare le canal des rizières. Enfin, à 11h30, nous arrivâmes au temple, dominé par un monumental bouddha assis, en béton, de plus de 50 mètres de haut.

Tout autour, un immense terrain vague poussiéreux où étaient disséminés, entre des tas d'ordures, une multitude de bâtiments hétéroclites et baroques, de statues d'animaux et de divinités, de scènes sculptées dans le style de celles de la Maison du Baume du Tigre à Hong Kong. Parmi ces curiosités hautes en couleurs évoluaient des chiens errants maigres et galeux, des groupes de pèlerins venus en autocar et des petits moines en robe couleur safran. Dans chacun de ces monuments, des haut-parleurs tonitruants vantaient les mérites que vous promettaient les offrandes aux différentes divinités sous la forme de bâtons d'encens, de fleurs de lotus et de petits carrés de feuille d'or que l'on collait sur les pieds, les jambes ou le visage des statues, selon les grandeurs respectives de la statue et du fidèle.

Un peu loin il y avait un petit bois avec un étang et une île où l'on accédait par un pont où gisaient des mendiants infirmes ou lépreux. Sur l'île, des statues de ciment peintes illustraient les péchés des hommes et les punitions de l'enfer et, parmi elles, d'autres infirmes qui s'intégraient parfaitement dans les scènes. Tout cela, comme l'ensemble du temple, était dans un état de décrépitude avancé et à moitié recouvert par la végétation et les détritus ; de nombreuses statues étaient cassées ou renversées sur le sol.

Toutes les constructions semblaient laissées à l'abandon et aucune restauration ou réparation n'avait probablement été entreprise depuis la construction de cet immense parc d'attraction bouddhiste perdu au milieu de la campagne. En plus des bouddhas de toutes sortes, d'autres divinités ressemblaient à des dieux hindous. J'ai été frappé par un petit temple qui abritait une série de grandes sphères sur lesquelles les fidèles collaient des feuilles d'or, puis, à côté, deux immenses mains de bouddha et deux grands pouces dressés, comme ceux qu'avait sculptés César — serait-il donc passé par là ?

Autre curiosité, une petite construction située devant le grand bouddha, qui, de loin, ressemblait à une grande croix chrétienne et était placée juste entre les deux jambes croisées du bouddha — je ne sais pas si c'était voulu. Après deux heures passées en dehors du temps et de la réalité dans un des temples les plus surprenants et surréalistes que j'aie vus, notre petit groupe s'est retrouvé dans le bateau pour les quatre heures du trajet de retour, avec un nouveau casse-croûte flottant en passant l'écluse.

Nous nous sommes arrêtés à un autre temple, le Wat Paï Lom, où il n'y avait pas vraiment de temple mais seulement un bouddha au milieu de la forêt, entouré de deux rangées d'armatures rouillées pour les colonnes d'un temple qui ne fut jamais construit.

La véritable curiosité de l'endroit était les milliers d'énormes oiseaux blancs et noirs, des cigognes, qui nichaient dans les arbres alentours, si bien que le sol ainsi que les herbes et les buissons du sous-bois étaient par endroits recouverts de guano comme par de la neige. Il paraît que ces volatiles viennent du Bengladesh et qu'ils séjournent dans ce parc tous les ans de novembre à juillet.

Nous sommes arrivés à 18h au port. Le soleil rouge venait de disparaître à l'horizon et la lune, qui était pleine la veille pour l'anniversaire du roi, n'allait pas tarder à se lever sur la ville.

 

Mandalay, Birmanie, décembre 1987

Je me retrouvais dans le centre de la ville, à côté du marché couvert, dans lequel je m'engouffrai. C'est un immense bazar où l'on trouve tout ce que l'on peut imaginer, des épices, de la papeterie, des médicaments, des tissus, de la quincaillerie et tous les autres ustensiles de la vie quotidienne, à part, cependant, tous les objets modernes que l'on trouve chez nous. On trouve en fait tout ce dont on peut avoir besoin, mais dans des modèles qui datent de dix, vingt, trente ou quarante ans en arrière.

Un peu effrayé par la foule dense qui se bousculait dans les allées obscures de ce gigantesque marché oriental, je retrouvai la lumière du jour sur la 84ème rue. Je la suivis vers le sud, dans la foule nonchalante et le trafic dense des véhicules, silencieux à part les sonnettes des vélos, les clochettes des harnais, les coups de cravache, le crissement des pneus sur le sable et le martèlement rapide du trot des chevaux. Tout ce petit monde se faufile, se croise, s'évite avec précision, grâce à des petits signes et des bruits subtils, imperceptibles pour les conducteurs de voiture pressés que nous sommes devenus.

Je tourne dans A Road, la 3ème rue qui va vers l'ouest, et je fais une halte dans un monastère tranquille où de curieuses scènes sculptées sont disséminées parmi les ronces desséchées du jardin. Trois jeunes garçons m'ont servi de guide et quand je leur dis que je désire visiter un autre monastère que j'avais repéré sur mon plan, un peu plus au sud, ils s'empressent d'appeler un rickshaw, puis un agent de police, très propre et très poli, vient à la rescousse pour expliquer à mon pédaleur où il doit me conduire.

Le temple en question n'est en effet pas facile à trouver et le rickshaw m'y conduit par un dédale de petites rues animées. J'enlève mes chaussures et pénètre dans un jardin touffu planté de grands arbres où quelques moines en robe rouge vaquent à des occupations ménagères. Ils m'indiquent un vieux temple de bois du 13ème siècle qui ressemble, en plus vieux et plus abîmé, à celui que j'avais vu auparavant.

Je m'approche d'une porte d'où j'entends sortir une litanie et un moine me fait signe d'entrer. Il me montre les trésors de son temple en me donnant des explications complètement incompréhensibles avec les quelques mots d'anglais qu'il connaît. J'admire de belles sculptures de bois sombre, puis il ouvre une grande armoire dorée remplie de précieux manuscrits. Il prend le premier paquet et en sort quelques feuilles dépareillées — semblables à celles que j'avais achetées l'an dernier à Bangkok. Il veut probablement me faire comprendre discrètement qu'il est prêt à brader, pour quelques dollars, les précieux manuscrits séculaires de son monastère. Puis il me montre de plus petits volumes dont les textes ne sont pas peints mais gravés sur des feuilles de palme. Je les contemple un moment avec admiration, fais semblant de ne rien comprendre et les lui rends pour qu'il les renferme dans leur précieux coffre, jusqu'à l'arrivée de prochains touristes moins scrupuleux.

Nous faisons le tour du temple sur une terrasse de bois perchée sur de hauts pilotis, puis il soulève un volet et m'invite dans sa cellule pour me servir du thé chinois. Sur sa petite table, je vois ses cahiers d'anglais et le tome 1 du Cours d'anglais pour adultes d'Oxford. Il le prend avec un soin délicat, comme s'il s'agissait d'un livre précieux, et m'en fait toucher le papier. Puis, comme s'il me montrait un trésor, il sort de sous une pile de papiers les tomes 2 et 3, qu'il s'empresse de recacher soigneusement.

Nous restons un moment en silence à savourer notre thé chinois lorsqu'à quelques pas de nous retentit un coup de gong suivi d'autres. Il s'agit d'une de ces plaques de bronze en forme de cloche qui tournent quand on les frappe, ce qui produit un son modulé. Nous sortons et le moine qui frappait le gong pour annoncer le service du soir me tend son maillet de bois pour que j'essaie. Mes tentatives ne sont pas très brillantes et je lui rends son maillet sous l'œil désapprobateur d'un vieux moine qui vient d'arriver.

Je prends congé de mon ami moine et me retrouve seul dans une ruelle alors que la nuit commence à tomber. Je continue ma promenade dans ces ruelles étroites, côtoyant de près la vie de ce quartier : des gens qui boivent le thé en discutant, des artisans qui travaillent dans leur cour au milieu des chevaux et des vaches, des femmes qui allaitent leur bébé, tout cela dans le calme et la bonne humeur. Les petits enfants me regardent avec surprise, les plus grands font le signe de la victoire en prononçant tant bien que mal les quelques mots d'anglais qu'ils connaissent, d'autres sourient. Seuls quelques vieux, qui ont connu l'occupation anglaise, sont moins séduits par la présence d'un blanc dans leur petit monde.

 

Katmandou, Népal, janvier 1988

Hier, j'avais l'intention de retourner à Kopan Gompa et d'y rencontrer la nonne espagnole qui donne des cours de peinture de thanka. J'ai finalement changé d'avis et ai pris le trolleybus pour aller visiter Bhaktapur, une petite ville située à dix kilomètres de Katmandou. Un beau Durbar Square, avec toujours le même genre d'architecture, beaucoup de magasins de souvenirs et, dès que l'on s'en éloigne un peu, des ruelles sordides et puantes où bêtes et humains vivent dans les excréments et les immondices. Je n'ai cependant pas regretté mon excursion car j'ai visité un très beau musée qui présente une collection de peintures et de thanka anciennes, datant du 17ème au 19ème siècle. Beaucoup sont malheureusement en très mauvais état, mais j'ai pu commencer à me faire une meilleure idée de cet art religieux qui semble répondre à des lois très strictes, tant en ce qui concerne les sujets et leur composition que les formes et les couleurs. Chacun des élément de la peinture a une signification bien précise qui sert de support à la méditation.

Encouragé par la visite de ce musée, je suis allé voir celui de Katmandou, mais je l'ai trouvé très décevant. Je suis rentré en ville à pied dans le pâle soleil de l'après-midi et suis retourné à la Manies Gallery d'où l'on m'a emmené à l'atelier. C'est une école de peinture où vingt à vingt-cinq élèves, tous très jeunes, travaillent sous la direction d'un maître. Il n'a que 22 ans mais pratique la peinture depuis l'age de 10 ans. C'est un lama de la secte des bonnets rouges, moitié népalais, moitié tibétain, qui est laïc — il peut donc se marier. Il travaillait à une immense thanka d'environ un mètre par un mètre 50, une commande, représentant la vie du Bouddha. Il faisait le dessin au crayon, toutes les petites scènes, avec des centaines de personnages, un travail énorme. Ensuite les thanka passent successivement par plusieurs des élèves, un pose les couleurs, un peint les traits, un autre ajoute l'or, puis le maître, à la fin, peint les visages et les autres détails importants. C'est un travail de plusieurs semaines ou de plusieurs mois, selon la grandeur.

Les peintres travaillent par terre, dans le froid, assis sur des coussins et serrés les uns contre les autres dans une petite pièce où ils sont au moins une dizaine. Leurs toiles sont tendues par des ficelles sur des châssis de bois. Le maître leur donne les indications de couleurs. Les mêmes dessins sont souvent repris, en transparence, au moyen de calques, mais les nuances de couleurs, les détails et les expressions changent un peu d'une thanka à l'autre.

Le maître m'a expliqué que les élèves suivent l'école pendant quatre ans, sans être payés. Ensuite, un peintre débutant gagne 75 dollars par mois et un peintre plus qualifié au minimum 100 dollars, ce qui semble suffisant, au Népal, pour faire vivre sa famille. C'est ce qui explique que ces thanka soient si bon marché quand on pense à la somme de travail qu'elles représentent. Je réalisais que je vends un tableau qui me prend deux ou trois jours de travail plus cher qu'un tableau qui demande ici plusieurs mois de travail. C'est de nouveau le problème de la valeur relative des choses, qui me hante depuis que je suis dans ces pays pauvres.

J'étais retourné dans cette galerie avec l'intention d'acheter quelques thanka. Le choix ne fut pas facile car il y en avait au moins une dizaine qui me plaisaient beaucoup. Je suis resté à regarder et à discuter avec les deux marchands, un autre jeune lama et un homme plus âgé, puis le maître est venu nous rejoindre. J'ai finalement choisi quatre pièces : une vie du Bouddha, un mandala, une roue de la vie et un tableau très particulier, de format horizontal, qui représente la mer, sur laquelle voguent plusieurs embarcations remplies de bouddhas, de divinités et autres animaux fabuleux. Toutes ces figures sont peintes en or sur le fond bleu de la mer. C'est une copie d'une ancienne peinture tout à fait originale et différente des thanka traditionnelles.

Nous avons ensuite discuté de Tahiti et ils ont été très intéressés par mon île lointaine. Je suis rentré avec mon petit rouleau sous le bras, enchanté de mes achats et de l'excellent contact que j'avais eu avec ces lamas artistes dont il y aurait beaucoup à apprendre, tant du point de vue artistique et technique que du point de vue philosophique et religieux, ou même de la pratique de la méditation dans la création artistique.

Mais ce qui m'a sans doute le plus impressionné, ce sont les conditions précaires et inconfortables dans lesquelles ces artistes travaillent. Il faudrait que je pense à eux quand j'ai de la peine à me mettre au travail ou à trouver l'inspiration à cause de l'environnement, du bruit, du chaud ou du froid, de la mauvaise lumière, de la présence d'autres personnes, du matériel qui n'est pas celui que je souhaiterais, des distractions causées par mes soucis et mes problèmes, etc.

 

Udaïpur, Inde, janvier 1988

Passé une nouvelle journée à contempler l'impermanence de mes états d'âmes, passant de la colère ou de la déception au ravissement ou à la béatitude, avec, bien sûr, toute une gamme de stades intermédiaires plus ou moins douloureux. Parti à 10h15 pour visiter d'abord deux jardins plutôt décevants, tous deux poussiéreux et mal soignés. Le premier devait son charme à ses jets d'eau et ses bassins, mais les premiers ne fonctionnaient pas et les seconds étaient soit à sec soit à moitié remplis d'une eau saumâtre où j'imaginais mal les femmes du harem en train de batifoler.

Visité ensuite l'immense palais qui domine le lac, ancienne résidence des maharana. On en visite la première partie par un circuit fléché qui parcourt tout un labyrinthe de couloirs, d'escaliers, de cours, de salons, de loggias, décorés avec beaucoup de mauvais goût. L'autre partie, le palais des femmes, beaucoup plus sobre, contient une immense et superbe collection de miniatures et de peintures. Certaines sont de très grand format avec des centaines de personnages, et d'autres illustrent de scènes de chasse au tigre, qui semble avoir été une des principales distractions des maharana. Un petit musée, dans une autre aile du palais, contient aussi de belles peintures, notamment de grands portraits en pied des seigneurs locaux.

Les yeux bien imprégnés de ces belles peintures, mon chauffeur m'a ensuite emmené faire un tour des marchands de tableaux. Vu beaucoup d'horreurs, mais un des magasins avait une belle série de miniatures de personnages à des prix tout à fait corrects. Contrairement aux recommandations de mon chauffeur, j'avais décidé d'aller déjeuner au Lake Palace, pour connaître enfin l'un de ces merveilleux hôtels indiens — dont certains disent qu'ils sont les meilleurs du monde — dans lesquels mon chauffeur refuse systématiquement de me loger.

J'ai appris à mes dépends qu'il n'avait pas tort, mais je suis au moins débarrassé de la frustration qui me tourmentait depuis quelques jours. Le Lake Palace est un petit palais situé sur un îlot au milieu du lac où l'on accède par bateau. Le cadre et la vue sont superbes, et la décoration est celle d'un palais de maharana, par contre il n'est pas mieux tenu et le service n'y est pas plus attentionné que dans les autres hôtels indiens. La salle à manger est une grande cantine pour touristes en groupe, avec un buffet très quelconque et peu digne d'un hôtel de cette classe. Ce fut le repas le plus mauvais et le plus cher depuis que je suis en Inde. J'ai fui en vitesse ce piège à touristes, et ai décidé de suivre dorénavant les conseils de mon chauffeur si bien intentionné.

Fait encore quelques galeries et bazars sordides, puis ai demandé à retourner dans la vieille ville, près du palais, pour me balader dans des ruelles qui m'avaient semblé très pittoresques en y passant le matin en voiture. En fait, c'est un quartier très touristique, rempli de magasins de souvenir, de galeries et de sa foule de marchands, d'arnaqueurs et de mendiants professionnels.

Mais quelques centaines de mètres plus loin, ça change complètement : des ruelles en pentes, des maisons peintes à la chaux, souvent de grandes peintures naïves sur les façades — éléphants, tigres, personnages —, des petits temples crasseux, des boutiques et des marchés, des enfants qui jouent et vous saluent en criant sans vous demander d'argent, et, bien sûr, les imperturbables vaches sacrées. Ai traversé la rivière qui joint les deux lacs et me suis promené dans le quartier situé en face du palais, où de nombreux temples alternent, sur le bord du lac, avec de petits palais.

À l'extrémité de la presqu'île qui fait face au Lake Palace, je me suis assis sur un ghat. Au-dessous de moi, trois vieux Indiens faisaient leurs ablutions et un peu plus loin un groupe de femmes faisaient la lessive. En face de moi à gauche, de l'autre côté du lac, la ville, blanche avec quelques taches de rouge et de bleu, s'étale à flanc de colline au-dessus des ghat avec, à sa droite, la masse immense du palais, d'un ocre très pale, violemment éclairée par la chaude lumière du soleil de cette fin d'après-midi. Sur ma droite, le Lake Palace et plus loin le Jag Mandir, puis, en arrière plan, les collines roses dont le sommet et les crêtes sont coiffés d'un grand fort et d'une longue muraille crénelée.

Je suis resté assis là une bonne demi-heure à contempler ce décor irréel, d'un autre temps et d'un autre monde, dans le silence et la solitude. Tout à coup, la foule indienne bruyante, turbulente et omniprésente avait complètement disparu. Après ce moment inattendu de béatitude, j'ai traversé le lac à gué, me frayant un passage parmi les tas d'immondices, pour rejoindre les ghat de l'autre rive et retourner à la voiture par les ruelles escarpées qui gravissent la colline.

Sur la route de retour, je voyais sur la droite la colline avec la muraille et le fort et demandai au chauffeur d'aller de ce côté, car je sentais que ce serait un endroit idéal pour voir le coucher du soleil. Il était déjà un peu tard pour monter jusqu'au fort avant que le soleil ne se couche, alors je me suis arrêté à mi-chemin et me suis assis sur une pierre, au milieu des buissons d'épines, pour admirer un coucher de soleil du désert, un ciel bleu et pur, des chaînes de montagnes à perte de vue, le lac, clair comme un miroir, avec ses deux îles et, à droite, la ville et la masse énorme du palais sur lesquelles jouaient les derniers rayons du soleil.

De loin et de haut, tout était beau, net, pur, propre, on ne voyait pas que l'eau du lac était recouverte d'une mousse verdâtre et que les barques qui le sillonnaient étaient chargées de groupes de touristes, que le palais n'était plus qu'un musée et, que la mosaïque étincelante des maisons de la ville était construite sur la bouse et les immondices. Redescendu tranquillement dans le calme du soir, fait un dernier arrêt pour boire un jus de pomme sur une petite terrasse en contemplant les dernières lueurs rougeâtres du crépuscule.

 

Varanasi, Inde, janvier 1988

J'ai marché jusqu'au Gange, me frayant un passage dans les embouteillages de piétons, vélos, rickshaws et vaches, et suis arrivé sur les ghat à midi. Comme ils sont exposés en plein soleil, j'ai enfin pu me réchauffer. Vraiment un spectacle de toute beauté, un des lieux les plus fascinants que j'aie jamais vu, et beaucoup plus calme que les ruelles commerçantes qui y mènent.

Il y règne cependant toute une vie : les gens qui font leurs ablutions, ceux qui font la lessive qui est ensuite mise à sécher sur les marches, ceux qui se promènent, préparent leur repas sur de petits feux de bois, méditent en face du Gange, des barques qui promènent lentement des groupes de fidèles, les vaches qui, elles aussi, font leur méditation étendues au soleil, et, bien sûr, les mendiants, les rabatteurs, les marchands de soierie, les bateliers qui cherchent des clients et de nombreux sadhu, dont certains sont tout nus et couverts de cendre.


* * *

Marché sur les ghat chauffés à blanc par le soleil de midi, armé de toute ma patience, ma tolérance et ma compassion pour affronter les rabatteurs des marchands de soieries. J'en ai rencontré deux, avec qui j'ai été très aimable et dont j'ai pu me défaire sans trop de peine. Je suis remonté dans les ruelles pour trouver un peu d'ombre, après avoir regardé longuement les crémations pour bien me pénétrer de l'impermanence de notre corps. Le corps est bien petit une fois mort et empaqueté, et l'odeur des crémations ressemble à celle d'un barbecue. Quand on ramasse les cendres, il reste parfois un pied noirci qui n'a pas brûlé.

Me suis assis sur une place où il avait un petit marché, sur le banc d'un marchand de thé. Je suis resté là un long moment à regarder la vie des petits métiers et du petit peuple, tous ces gens qui ne vivent que de quelques roupies par jour. C'est ce que m'expliquait mon marchand de bétel et de cigarettes à la pièce d'hier, qui passe quinze heures par jour dans sa petite cahute pour gagner de quoi nourrir sa femme et ses cinq enfants. Devant moi, une marchande de légumes pleine de caractère défendait avec acharnement son petit tas de navets contre les vaches. Elle arriva finalement à en vendre la moitié à un monsieur et essaya de lui refiler les cinq qui restaient au lieu de lui rendre une roupie, mais il refusa. Une vache brouta subrepticement un des navets qui restaient, alors elle prit ses quatre navets à la main, mis son grand panier sur sa tête et partit, laissant aux vaches un tas de feuilles de navets et de choux.


* * *

Je suis allé m'asseoir sur les ghat pour me remettre de mes émotions et suis resté une bonne heure à regarder la vie de cette fin d'après-midi : les enfants qui jouent au cerf-volant, les gens qui discutent, boivent du thé ou laissent simplement passer le temps, à regarder la rivière et à méditer. L'eau est très basse à cette saison et la rivière peu large. En face, une grande étendue de sable où beaucoup de monde se promène.

Revenu à pied jusqu'aux ghat des crémations. Au passage, vu l'immersion d'un petit bébé, enroulé dans un linge blanc et attaché solidement avec une corde à une pierre aussi grosse que lui. Un homme a pris cet étrange paquet sur une barque et s'est fait amener à quelques dizaines de mètres du rivage où il a tout simplement déposé son paquet à la surface de l'eau. Le batelier l'a aussitôt ramené sur le rivage, mais ils n'ont pas eu l'air bien d'accord sur le prix de la course et j'ai l'impression que le batelier lui a demandé dix roupies pour ses dix coups de rame. Il n'y a pas que les touristes qui se font arnaquer à Bénarès. Les croque-morts, les marchands de bois et de feu ont aussi l'air de fieffés coquins.

En arrivant près des ghat des crémations, je fus harponné par les derniers rabatteurs de la journée, collants comme des sangsues, que je suis arrivé à semer juste avant de perdre mon sang-froid. J'ai marché encore une demi-heure dans les ruelles presque désertes pour retrouver mon calme avant de prendre un rickshaw qui m'a emmené pour 5 roupies.


* * *

Meilleure journée aujourd'hui. Parti à 5h30 pour la rivière, dans le froid, la nuit et les rues désertes. Un peu plus d'animation au bord du Gange. Des haut-parleurs diffusaient déjà les lancinantes lamentations des puja et les premiers fidèles faisaient leurs ablutions alors que les lueurs de l'aube apparaissaient de l‘autre côté du Gange. Ai pris deux verres de thé bien chauds, au lait cette fois, car j'ai renoncé à le demander sans lait, c'est trop long et trop compliqué. Ai marché dans le froid, observant les changements de couleurs des reflets sur l'eau, encore calme comme un miroir, alors que les premières barques chargées de touristes avancent lentement le long de la rive.

Une atmosphère tout à fait magique et irréelle à cette heure matinale. Le moment le plus froid est juste avant le lever du soleil, alors que se lève une petite brise. L'eau du Gange, à cette heure, est nettement plus chaude que l'air mais, en sortant dans un sari mouillé, on doit drôlement grelotter. À 7h moins le quart le soleil est apparu, et a peu à peu commencé à éclairer de ses rayons dorés les façades baroques de Bénarès. J'ai pris un autre verre de thé avec quatre biscuits au curry dans une autre échoppe, puis suis allé m'asseoir sur une marche, à l'abri d'un porche, pour me réchauffer aux premiers rayons du soleil et observer les saintes activités que l'on pratique en ce lieu.

À 7h, ai pris une petite barque pour une balade d'une heure le long des berges. La lumière est superbe, les façades éclairées de face, sans aucune ombre, ont tout à fait l'air d'un décor de théâtre dont les acteurs sont les fidèles qui font leurs ablutions. Ils s'immergent plusieurs fois dans l'eau, en boivent un peu, se lavent, se savonnent et, au besoin, font même une petite lessive. D'autres méditent assis, face au Gange et au soleil, d'autres font des asana de yoga.

Un peu plus loin les lavandiers frappent leur linge sur des pierres plates disposées au bord de l'eau ou le martèlent avec de gros bambous en l'aspergeant d'eau. Ensuite toutes ces lessives sont étendues sur les grands talus de pierres qui dominent les ghat. Ce spectacle est tellement étonnant et sublime que j'en oublie le froid.

À 8h, je suis monté dans le petit marché qui commençait à se réveiller avec les premiers rayons du soleil, ai mangé deux oranges et deux beignets aux légumes, pimentés et brûlants, ai traversé le marché aux poissons, pas très appétissant, et suis redescendu sur les ghat pour aller voir une jolie pension qui a un nom japonais écrit en gros idéogrammes sur sa façade rose.


* * *

Je suis reparti sur les ghat et ai passé deux heures assis sur une marche à méditer et à contempler le spectacle dont je ne me lasse pas. J'ai mis en pratique la technique que j'avais apprise le matin pour éloigner les indésirables et, en effet, elle est infaillible. Je fixais un point sur l'autre rive, sans bouger, la plupart repartaient après quelques secondes. Les plus acharnés sont encore les enfants. L'un d'eux, après avoir beaucoup insisté, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, peut-être simplement pour me dire gentiment bonjour, est parti en me traitant de singe. Il faut dire que cette méthode, si elle est efficace, n'est par contre pas une bonne manière de pratiquer l'amour et la compassion du bodhisattva. Enfin, les préceptes bouddhistes disent aussi de ne pas fréquenter les mauvaises personnes, mais il est souvent difficile de reconnaître les bons des mauvais dans cette foule interlope.

En tous cas, en regardant depuis la marche où j'étais assis, et en essayant de rester bien en dehors de ce monde pour pouvoir mieux l'observer, je voyais ces rabatteurs et ces mendiants s'attaquer à d'autres touristes et se comporter tout à fait comme des chiens affamés. Mais, quand ils s'attaquent à moi, je ne m'en rends pas toujours compte. On voit toujours mieux comment résoudre les problèmes quand ils se posent aux autres qu'à soi-même. J'expliquais à Yuka, à midi, comment résoudre tous ces petits problèmes matériels indiens qui m'avaient donné tant de mal ces derniers temps, et qui, maintenant, ne semblaient plus me causer aucune difficulté.

Je me rends compte que quand je ferme mes sens aux importuns qui viennent m'aborder, comme cet après-midi, je me mets en fait dans une sorte d'état de méditation où je vois tout, je perçois tout, mais rien ne m'affecte et ne pénètre en moi. Il faudrait que je fasse la même chose avec les pensées discursives qui viennent importuner, arnaquer, bousculer mon esprit, comme les hommes et les animaux de cette ville importunent, arnaquent, bousculent mon corps, que je les ignore de la même manière pour qu'elles passent leur chemin sans s'arrêter.

Dès que je m'identifie à la perception, que j'y réponds, que je me prends au jeu de cet intrus, c'est foutu, je perds pied et me laisse entraîner dans le torrent de maya. De même que je vois du coin de l'œil les hommes qui se dirigent vers moi, il faudrait que j'arrive à voir venir les pensées qui vont surgir dans mon esprit et renforcer ma concentration pour ne pas me pas me laisser séduire par leur chant. Pas facile, mais j'y suis arrivé plusieurs fois, il y a quelques mois, il faut que je reprenne cette pratique qui demande une très grande vigilance.

 

Tahiti, avril 1988

Depuis quelques temps, des semaines entières passent sans que je n'écrive. Ce n'est pas qu'il ne se passe rien, mais peut-être rien de bien excitant. Et dans ces semaines qui précédent mon prochain départ, je manque de cœur à l'ouvrage.

Enfin, ce week-end j'ai fait quelque chose de beau et de positif, l'ascension de l'Aorai avec Henri et une dizaine de ses élèves de l'école hôtelière. Ce matin, je suis complètement courbatu et ai mal partout. Mais au moins je sens quelque chose, je peux observer mes sensations, mon corps, comme dirait Madame P, et je vois que mon vieux corps maigre de presque 45 ans, résiste encore bien à l'effort et aux souffrances.

J'étais un peu inquiet avant cette ascension. Est-ce que j'allais supporter le soleil ? Est-ce que je pourrais porter mon sac ? Mais ni l'un ni l'autre ne m'ont posé de problèmes. Par contre j'ai les jambes qui ont faibli dans la seconde moitié de la descente, mais cela, c'est le manque d'entraînement.

Nous sommes partis samedi à 9h du Belvédère. Je me suis vite retrouvé seul en tête et ai fait toute la montée en solitaire, ce qui était bien agréable. J'ai été rejoint pendant un petit moment par Adam, l'Anglais qui vit chez Henri, alors que je m'étais arrêté pour pique-niquer. Je suis arrivé au refuge, à 1 800 mètres d'altitude, à 15h15, après 4 heures 45 de marche effective. Le chemin n'est pas facile, il est surtout très raide, avec de nombreux passages de varappe entre les rochers et les arbustes où les bras travaillent autant que les jambes. Il faut souvent se frayer un passage à travers les buissons et les ronces et j'étais content d'avoir un pantalon et une chemise à manches longues qui sont d'ailleurs tous les deux à jeter, déchirés et couverts de boue.

Le chemin, s'il est bien tracé, est le plus souvent une succession de marches, qui montent ou qui descendent, de 50 cm à un mètre de haut, de branches qu'il faut escalader ou sous lesquelles il faut ramper, et ressemble plus à un parcours du combattant qu'à un chemin. Sur une grande partie du trajet le chemin longe une crête en lame de couteau avec de chaque côté des précipices de 500 à 1 000 mètres de profondeur. Mais comme il y avait toujours un peu de végétation qui me caressait les mollets, ce n'était pas trop effrayant.

Le passage le plus vertigineux, le rocher du diable, est équipé de câbles. Enfin, pas de difficultés majeures si ce n'est l'endurance ! À partir de 11h du matin, des nuages sont arrivés, qui ont bien atténué la chaleur du soleil, mais le plus souvent ils masquaient aussi la vue.

Adam est arrivé environ 1 heure et demie après moi et nous avons attendu les autres jusqu'à la nuit. Nous avons coupé du bois pour faire un feu et avons admiré le coucher de soleil et la vue alors que les nuages se dissipaient avec l'arrivée du soir. Un vent frais s'est alors levé et nous étions très contents d'avoir pris pull, anorak et sac de couchage.

Trois des élèves sont arrivés vers 18h30, juste avant la nuit, quatre autres vers 20h. Je ne sais d'ailleurs pas comment ils sont arrivés à monter de nuit sans lampe sur ce chemin escarpé et acrobatique. Et Henri est arrivé vers 21h avec deux filles qui n'avaient vraiment pas d'entraînement pour ce genre d'excursion. Un quart d'heure après le départ elles avaient déjà refusé de porter leur sac. Une des deux s'est d'ailleurs arrêtée 100 mètres avant le refuge et ne voulait plus avancer. Nous avons eu toutes les peines de monde à la faire arriver en haut.

C'est étrange d'observer l'inconscience avec laquelle Henri a organisé cette excursion difficile et dangereuse pour des personnes qui n'ont jamais fait de montagne. Prendre une telle responsabilité serait tout à fait inconcevable en Occident. Mais les Tahitiens vivent vraiment dans le moment présent et, une fois arrivés en haut, ceux qui avaient souffert pendant 12 heures riaient avec les autres et tout semblait déjà oublié. La plupart avaient déjà bu toute leur provision d'eau sans se soucier du lendemain. Prévenir, penser à l'avenir, au danger n'est pas du tout dans leurs préoccupations. Nous avons dormi dans un petit refuge construit en tôles pour nous abriter du vent et j'ai eu beaucoup de plaisir à dormir par terre, ce qui me rapprochait déjà un peu de Suan Mokkh.

Levé avec les premières lueurs de l'aube. Le temps était bien dégagé avec cependant des petits nuages sur l'horizon. Je suis parti vers 6h avec Adam pour le sommet que nous avons atteint en 45 minutes en suivant les crêtes. Il y avait une vue superbe sur Papeete, Moorea, les vallées et les autres sommets de l'île, dont la masse imposante de l'Orohena qui domine l'Aorai de près de 200 mètres. Sommes restés une bonne heure au sommet avant de prendre le chemin du retour.

Sommes repartis tous les deux à 9h du refuge. J'ai trouvé la descente nettement plus dure que la montée, surtout pour les jambes, et les deux dernières heures me furent vraiment très pénibles. J'ai perdu le rythme et ne suis arrivé qu'à 14h, une heure après Adam qui, lui, a bien tenu l'horaire que j'avais prévu. Toute la première partie que nous avions faite la veille dans les nuages, notamment les crêtes escarpées, était superbe avec le ciel dégagé et les vallées profondes, de part et d'autre, au fond desquelles rugissent des torrents.

 

Tahiti, juillet 1988

Dure journée, pourtant bien commencée à 4h par deux heures de méditation. À 10h, ils sont venus chercher les cartons, deux malabars tahitiens, peu soigneux, qui ont entassé les cartons dans une caisse provisoire, si bien que j'ai pris les tableaux et les cartons fragiles dans la voiture. À 13h30, je suis allé à la Sat Nui. Avec un autre malabar très gentil et beaucoup plus soigneux, nous avons transvasé les cartons dans une première caisse, mais elle était trop petite — sans ce que j'ai rajouté au dernier moment, tout serait probablement rentré. Il a pris alors une grosse caisse de bois brut de 3 m³ et tout y est rentré sans problème. J'aurais même pu y ajouter encore un demi m³ de choses inutiles. La caisse est solidement clouée et attend le bateau, le Canada, qui partira le 25 juillet. Moi, j'attends la facture qui va certainement être salée, enfin ce sera le prix de mon mauvais karma.

Je dois passer à la mairie de Faaa chercher un certificat de déménagement pour la douane. Cela m'inquiète un peu et j'ai passé quelques heures douloureuses à chercher dans mon esprit tous les problèmes potentiels. Finalement, je me suis assis une demi-heure pour méditer, ça m'a bien calmé et je pense que le yoga achèvera de me ramener à un état d'esprit normal.

Je ressens très fortement le poids de mon karma, une souffrance causée par l'acquisition de biens matériels et par mon attachement à ceux-ci, puisque je veux les garder au lieu de les liquider, les donner ou les vendre. Et tous ces fardeaux vont me suivre à Musiège, il y aura le dédouanement, la livraison, le déballage, le rangement… jusqu'au prochain déménagement.

En fait, chaque fois qu'on achète quelque chose, on crée du karma, pas les choses qu'on consomme comme la nourriture, mais les choses qui restent comme les livres. Il faudrait les donner une fois qu'on les a lus. C'est comme les fournitures de peinture, j'en ai de grosses réserves que je n'utiliserai peut-être jamais ou qui ne correspondront plus à mes besoins futurs, mais que j'utiliserai peut-être quand même pour ne pas gaspiller et acheter autre chose.

Pourtant, cet après-midi, j'ai encore acheté un livre, je ne peux pas résister à ma gourmandise de lecture. Je n'ai pas encore appris ma leçon. Pourtant je fais des progrès et j'en ferai sans doute encore, car ces souffrances me marquent, elles ont au moins ça de positif. Peut-être que j'ai besoin d'une longue période de voyages et de vie monastique pour comprendre que je peux très bien vivre sans tous ces objets matériels, mais avec seulement quelques habits.

Je devrais cesser aussi de garder des copies des lettres. Comme je n'ai plus de photocopieuse — car elle est finalement aussi rentrée dans la caisse — j'ai la flemme d'aller faire des copies en ville, comme quand je suis en voyage. Je devrais aussi cesser de faire des photos pour ne plus avoir ces cartons remplis de photos que je ne regarde jamais. Et les tableaux, à moins de les vendre ou de les donner, ils s'accumulent aussi. C'est à peu près tout : livres, tableaux, papiers, photos, matériels de peinture, appareils divers. Mais ça fait quand même 3 m³ !

Il faut que je me mette sérieusement à l'école du détachement si je veux cesser de souffrir, me sentir libre et léger, sans attaches ni fardeaux ! Pratiquer le wu wei, la sagesse des taoïstes, rien faire, rien acheter, rien créer, pas écrire, pas même parler, pas penser non plus, seulement vivre dans le présent ! Alors tous les problèmes s'évanouissent…

 

Mac Léod Ganj, Inde, octobre 1988

Situé à 1800 mètres d'altitude, à 8 km au-dessus de Dharamsala, Mac Léod Ganj est le village où réside le Dalaï Lama. Il est perché sur une colline avec d'un côté des forêts de conifères et de l'autre une vue magnifique sur les contreforts de l'Himalaya et de petits villages agrippés à flanc de coteaux. Il fait un temps superbe : froid la nuit et chaud la journée. Depuis ma petite chambre du Green Hôtel, je contemple les derniers rayons du soleil sur les montagnes en attendant le lever de la pleine lune.

Passé aujourd'hui une très bonne journée — qu'il a fallu mériter — car celle d'hier fut plutôt dure. Levé à 5h du matin pour prendre le bus de Dharamsala à 6h45, un vieux bus brinquebalant, bondé. J'avais une place réservée à la fenêtre, la place 34, mais malheureusement c'était celle qui est sur les roues, si bien que j'avais mes gros souliers de marche sur le garde-boue, à la hauteur du siège et les genoux sous le menton, et nous étions trois sur la banquette. À ma gauche un tout petit Indien mais qui prenait beaucoup de place, ou plutôt qui se serrait contre moi. Je me suis même demandé à un moment s'il n'allait pas s'asseoir sur mes genoux.

Heureusement, toutes les deux ou trois heures, on s'arrêtait pour faire pipi, boire et manger, ce qui me permettait de me dégourdir les jambes. Le chauffeur était très excité et conduisait comme un fou, klaxonnant presque sans arrêt et dépassant même lorsque quelqu'un venait en face. Si c'était une voiture, elle n'avait qu'à se ranger sur le bas-côté, si c'était un camion, il faisait une queue de poisson au camion qu'il dépassait et se rabattait de justesse en passant à quelques millimètres de celui qui venait en face. Enfin, c'est comme ça dans ce pays et il faut bien s'y faire !

Nous avons voyagé dans la belle campagne indienne, avec ses routes bordées d'arbres, les scènes de la vie champêtre, calmes et paisibles et celles, plus animées, des petits bourgs. Vers midi, nous avons traversé Chandigarh, ville moderne formée de vastes secteurs séparés par de larges avenues et de grands giratoires aux croisements. Mais je n'ai pas vu les constructions du Corbusier. La route est ensuite devenue plus étroite, plus sinueuse et aussi plus cahoteuse, si bien que je commençais à avoir les fesses en purée. Patience et endurance me disais-je, et je n'étais pas le plus mal loti car plusieurs personnes voyageaient debout. Vers le milieu de l'après-midi, je vis un écriteau : Dharamsala 119 km. Ouf ! me dis-je, nous sommes bientôt arrivés. Je ne me doutais pas qu'il nous restait encore plus de cinq heures de route.

On arrivait dans la montagne et la route devenait sinueuse, étroite et de plus en plus mauvaise. Nous avons franchi un long col, la route avait été refaite mais avec des talus trop verticaux qui s'étaient écroulés si bien que nous étions obligés d'emprunter la vieille route et de rouler sur les éboulis.

Le chauffeur s'excitait de plus en plus et conduisait à toute vitesse. Nous étions tellement secoués et projetés de part et d'autre que plusieurs personnes ont commencé à être malades et à vomir. Le bus s'arrêtait dans chaque village pour charger ou décharger de nouveaux passagers qui voyageaient tous debout. Finalement, à mesure que nous nous rapprochions du but, le car se vidait un peu et je pouvais enfin commencer à me desserrer.

Mais les kilomètres ne diminuaient pas vite et, comme il faisait nuit, je ne pouvais même pas contempler le paysage. Un moine tibétain avec qui j'avais déjà discuté me dit enfin que nous étions presque arrivés, il restait 18 km. Plus qu'une petite heure. Mes habits et mes mains étaient sales comme ceux d'un charbonnier. Finalement, nous sommes arrivés à 20h30. Le moine m'avait conseillé de prendre un autre bus pour faire les 8 km jusqu'à Mac Léod Ganj où il y a, m'a-t-il dit, beaucoup d'hôtels.

Après une demi-heure d'attente dans le nouveau bus, départ avec un chauffeur frais et excité pour les 8 km de lacets qui restaient. Arrivé dans l'air frais du soir, je marche encore dix minutes jusqu'à un hôtel qui me semblait être le meilleur de l'endroit et je rêvais déjà d'une bonne douche chaude ou même d'un bain pour me décrasser et d'un lit douillet. L'hôtel était plein. Je redescends au village et en fait trois autres qui sont pleins aussi. Tout est complet, me dit-on, le Dalaï Lama est là et demain il y a la fête de la pleine lune. Mais c'était le dernier bus et il ne redescend à Dharamsala que demain matin à 5h.

Finalement, dans un bistrot, une Américaine m'indique une pension où il y aurait peut-être de la place. La réception était déjà fermée et on me dit que c'est complet aussi.

Je sors avec un Japonais qui était dans le même cas que moi. Fais deux autres pensions en vain et finalement retourne voir dans la première si l'on pouvait mieux me renseigner. Alors, deux filles me disent que dans leur chambre, qui est un dortoir, un lit semble libre, bien que deux moines l'ont peut-être réservé, mais ils n'ont pas laissé leurs affaires. Bien sûr, pensé-je, les moines ne sont pas censés avoir des affaires. Enfin, puisque ce lit était libre pour l'instant, je m'y installe tout habillé — car il n'y avait pas de couverture et il ne faisait pas chaud. Après un moment, les deux autres locataires et les deux filles viennent se coucher.

Je somnolais déjà quand le patron de l'établissement arrive avec un moine, allume la lumière et me demande ce que je fais là. Je ne bronche pas et l'une des filles dit que ce lit était libre et que je l'ai pris. Heureusement, plein de compassion, le moine n'a pas insisté et est ressorti avec le patron. J'étais bon et finalement j'ai très bien dormi sur mon lit de planches, m'emmitouflant tant bien que mal dans le mince matelas qui le recouvrait.

Ce matin, j'étais debout à 6h30 et suis parti explorer le village et les environs dans les premiers rayons du soleil. J'ai bu un thé sur une petite terrasse puis, vers 8h, ai pris un copieux petit déjeuner de pain complet et de fromage à l'ail. Là, trois hippies genevois m'ont conseillé d'aller voir au Green Hôtel où une charmante petite Tibétaine m'a proposé une chambre avec une belle vue pour 30 roupies. Le dortoir de la veille, lui, m'avait coûté 10 roupies. Les toilettes sont au bout de la coursive et la douche glacée au fond du jardin. Ce n'est pas trop sale et j'ai deux lits et une petite table pour écrire. Les murs sont peints en vert et, pour deux roupies supplémentaires, on m'a donné deux couvertures. Le luxe !


* * *

Parti à 8h ce matin pour une grande excursion en suivant le chemin que j'avais déjà emprunté deux fois. Arrivé là où je m'étais arrêté, j'ai eu un spectacle étonnant : une vingtaine d'aigles survolaient un petit alpage où les montagnards avaient rassemblé leurs moutons pour les tondre. Les choucas noirs qui rodaient aussi dans les environs semblaient minuscules à côté. Ils descendaient en planant et se posaient dans des buissons situés en contrebas. Peut-être y avait-il un animal mort ? Les paysans, quant à eux, empêchaient les moutons de s'éloigner du troupeau.

Après deux heures et quart de montée, je suis arrivé sur la crête. Il y une petite pension, Triund, où un groupe d'écoliers tibétains étaient venus passer le week-end. L'un d'eux m'a indiqué un chemin qui continuait et que j'ai suivi jusqu'à un plateau de verts pâturages où le garçon m'a dit qu'il restait souvent des névés et que l'on pouvait y faire du ski. Sur le chemin, il y avait une chapelle hindoue entourée de gerbes de tridents et, devant, deux Indiens étaient occupés à plumer un petit aigle qu'ils avaient égorgé. Je n'ai pas compris le sens de cet acte barbare, peut-être était-ce un rite religieux. Je ne pense pas qu'ils voulaient le manger.

Depuis l'alpage, le sentier continuait jusqu'à un sommet avec une chapelle blanche que j'avais repéré depuis en bas. J'ai continué jusque-là, longeant une large crête sur laquelle s'étendaient de maigres pâturages où les moutons doivent paître pendant l'été. L'air était plus frais et, dans les endroits ombragés, il y avait encore de la gelée blanche. J'ai traversé un petit bois et, après une heure et demie de marche depuis la pension, je suis arrivé au sommet.

C'est le plus haut sommet encore vert, il doit être à environ 3500 mètres d'altitude. Il y a une vue superbe sur la vallée de Dharamsala et sur la haute chaîne rocheuse de Dhauladhar qui barre la vue du côté nord. À côté de la petite chapelle hindoue, des bannières tibétaines sont suspendues à de longs fils tendus entre des pieux de bois. Selon la croyance tibétaine, le vent qui les fait flotter récite inlassablement les prières qui y sont imprimées.

Suis resté un petit moment au soleil, à l'abri d'un rocher, ai mangé une banane et une orange et me suis imprégné de la paix et du silence en laissant mes yeux parcourir les monts et les vallées qui s'étendaient à perte de vue devant moi. Une heure pour descendre jusqu'à la pension où j'ai mangé mon casse-croûte de pain et de fromage, puis encore deux heures jusqu'à Mac Léod Ganj. J'ai dû réduire un peu mon allure dans les endroits escarpés et rocailleux car mon pied était moins sûr et j'ai failli tomber deux fois. Quelle joie en arrivant de boire un jus de mangue et de manger un des délicieux yogourts du café Darjeeling !

 

Kopan Gompa, Népal, novembre 1988

Depuis deux jours, j'ai lu le livre Echoes of Voidness, de Gueshe Rabten et j'ai aussi commencé à penser et à méditer sur le sujet du non-soi et de la vacuité avec déjà, semble-t-il, d'assez bons résultats.

Il faut dire que, jusqu'à présent, si j'avais une assez bonne compréhension de l'impermanence et de la souffrance, je ne comprenais pas très bien la notion du non-soi. Hier, en plus, un nouveau lama a commencé à enseigné sur le sujet du Sutra du cœur, et je lis pendant le thé une brochure de Lama Yéshé sur le mahamudra, le grand sceau, qui traite aussi du même sujet.

Ai remarqué avec satisfaction, dans la troisième partie de Echoes of Voidness sur la technique de la méditation, qu'à part les préliminaires typiquement tibétains, la méditation elle-même ressemble beaucoup à ce que j'ai appris dans le zen et à Suan Mokkh.

La deuxième partie, qui expose la démarche logique pour comprendre le vide d'existence inhérente des phénomènes et du soi n'est pas toujours facile à suivre. C'est le plus souvent une réfutation des vues contraires, c'est-à-dire une démonstration par l'absurde.

À partir de toutes ces informations, j'ai essayé de me faire ma propre idée sur cette notion de non-soi, particulièrement le matin entre 8 et 9, lorsque je médite au soleil sur le somment de la colline. Je suis parti de l'impermanence, de l'interdépendance des phénomènes et de la loi de cause à effet. Chaque phénomène, au moment où on le perçoit, n'est qu'une projection, une image, dans le plan du présent, d'un processus changeant et continu. C'est ce que l'on perçoit quand on parvient à ne voir que la vision ou à n'entendre que le son, sans sensation, sans qualification, sans jugement. Cette image est irréelle, comme celle d'un paysage nocturne à la lueur d'un éclair ou d'un flash ou comme un arrêt sur image d'un film. Elle ne correspond pas à la réalité qui est l'ensemble du processus dans le temps. En fait, elle correspond à un autre niveau de réalité dans une dimension d'ordre inférieur.

Le deuxième sujet sur lequel j'ai médité est le fait que tout objet, personne ou phénomène, est composé d'éléments dont il dépend. Chacun de ces éléments étant lui-même composé d'éléments, l'assemblage de ces éléments et l'existence de chacun des éléments de ces éléments sont les conditions de causes multiples, et cela à l'infini.

On ne peut trouver à ce processus ni commencement ni limite dans l'espace. Cette idée rejoindrait, à mon avis, deux notions du bouddhisme tibétain : le continuum de la conscience qui n'a pas de commencement et le fait que tous les êtres ont été notre mère dans le passé. On ne peut donc trouver aucun élément fixe sur lequel baser une existence indépendante. Même les particules élémentaires dépendent d'autres particules et de conditions pour se situer à un endroit donné à un moment donné, et cela sans commencement. Car même si l'on pense au début de l'univers, à la théorie du big bang, la matière ou l'énergie qui a commencé son expansion à ce moment-là a bien été conditionnée par une autre forme de matière ou d'énergie.

La troisième condition qui participe à « l'apparition » d'un phénomène est la présence de l'observateur. Celui-ci perçoit l'image présente — du phénomène qui apparaît — et cette image est conditionnée tout autant par les caractéristiques physiques et mentales des agrégats de l'observateur que par celles de l'objet extérieur perçu, puisque ceux-ci ont les mêmes caractéristiques vues précédemment. C'est pourquoi deux personnes n'auront jamais tout à fait la même perception d'un objet. Parfois elle sera même complètement différente. Nos cinq agrégats sont formés d'un nombre infini d'éléments physiques et d'informations, qui dépendent de causes multiples et qui changent sans cesse. Ainsi deux visions successives d'un même objet ne seront jamais complètement identiques car l'objet et l'observateur ont tous deux changé entre l'une et l'autre, même si ce n'est seulement que par l'action d'une vision sur la suivante. Cependant, comme ces changements sont souvent peu apparents, si on n'observe pas l'objet et l'observateur avec beaucoup d'attention, on a tendance à croire que l'un et l'autre sont permanents et existent de façon inhérente.

Depuis hier, je m'efforce de garder le plus souvent possible un peu d'espace, un certain recul, entre mes perceptions et les objets perçus, et parviens ainsi à ne pas réagir automatiquement, mais à rester attentif au contact et à le dissocier de la sensation pour briser la chaîne des origines interdépendantes qui donnent naissance à l'existence du soi. Il faut que je continue à méditer sur le sujet des origines interdépendantes, qui me semble aussi être une des bases de la compréhension du non-soi.

Cette petite réflexion m'a permis, depuis hier, de réduire mon agressivité envers les gens et leurs comportements, que je perçois maintenant comme des phénomènes dont ils ne sont eux-même pas responsables, mais qui sont le résultat de la rencontre de causes accumulées chez eux et chez moi. En fait, l'expérience est un nouveau phénomène où l'objet et son observateur sont unis et inséparables, ne sont qu'un, un qui est, lui aussi, vide d'existence inhérente.

J'ai compris aussi une autre chose par rapport à certains aspects de l'enseignement tibétain que j'avais de la peine à accepter, c'est que le système de pratique utilise le faux soi — qui n'existe pas de façon ultime, mais existe néanmoins de façon relative pour celui qui croit à son existence — pour nous pousser à progresser sur la voie grâce aux motivations qu'il s'engage à prendre, les mérites qu'on lui promet et les attitudes positives qu'on lui fait adopter pour remplacer ses attitudes négatives. Il nous sert aussi à nous protéger des dangers, des agressions et des risques de mort.

Un être éveillé, qui a réalisé le non-soi, n'a plus besoin de motivations, car il perçoit la vraie nature des phénomènes et agit donc spontanément selon les lois de la nature en faisant ce qui est approprié, il n'attend aucun mérite pour ses actions et agit forcément avec bodhicitta, puisqu'il n'agit plus pour défendre son soi inexistant. Il est comme le soleil qui offre ses rayons à tous les êtres sans discrimination.

Les êtres ordinaires, trompés par cette fausse perception d'eux-mêmes et des autres phénomènes, agissent selon une loi de la nature déformée en conséquence, la loi du karma. Quand ils réussissent à percevoir la réalité, cette distorsion — qu'explique bien Gurdjieff — disparaît, et ils suivent la vraie loi de la nature, la loi de cause à effet, comme un arbre, un caillou, une vague, un nuage ou le soleil. C'est le wu wei, se laisser porter par le courant de la vie au lieu de nager à contre-courant, comme nous essayons tous de faire. Ainsi nous ne souffrons plus, nous ne faisons plus de mal aux autres, mais nous les aidons tous sans discrimination. Nous jouons notre rôle dans la nature et nos actions ont des conséquences infinies sur tous les êtres et tous les phénomènes avec lesquels nous sommes en relation d'interdépendance.

Avant de pouvoir mettre cela en pratique, il faut détruire l'inertie des mauvaises habitudes. Ce n'est pas facile, mais je reprends courage et je sens que suis sorti du trou noir de ces dernières semaines. Mais jusqu'à quand ?