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Enseignements de Suan Mokkh

Écumes de lumière

L'unité dans la dualité

 

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Enseignements de Suan Mokkh

Écumes de lumière

L'unité dans la dualité sur la voie de la peinture

 

 



Enseignements de Suan Mokkh – Retraite du 1er au 10 mai 1988

par Pierre Wittmann

Enseignements de Suan Mokkh résume les vingt discours sur le Dhamma et la méditation donnés quotidiennement, en anglais, par Tan Santikaro et Tan Viriyanando, ainsi que deux discours d’Ajahn Buddhadasa, en thaï, traduits oralement en anglais par Tan Santikaro. J'ai rédigé ce texte à Suan Mokkh, pendant les semaines qui ont suivi la retraite, sur la base de notes manuscrites prises pendant les discours.

En mars 2010, j’ai publié Le jardin de la libération, un extrait de mon Journal qui relate l’année 1988, au cours de laquelle j’ai fait mes premières retraites à Suan Mokkh. Ce livre raconte en détail ces expériences et les circonstances de la rédaction de ces Enseignements de Suan Mokkh. J’ai profité de l’occasion de cette publication pour saisir le texte dactylographié de 1988, faire quelques corrections et améliorer le style du français, comme j’avais souhaité le faire à l’époque.

J’espère que ce texte donnera au lecteur francophone qui n’a pas eu la possibilité de suivre une retraite à Suan Mokkh, ou qui éprouve des difficultés à comprendre l’anglais, un aperçu aussi fidèle que possible des enseignements de Suan Mokkh, et l’aidera à progresser sur la voie de la libération.


Lire ou télécharger les Enseignements de Suan Mokkh.


Écumes de lumière

un poème de Pierre Wittmann inspiré par une photo de Jacques Henri Lartigue

 

Jacques Henri Lartigue - Sala, Rocher de la Vierge, Biarritz, août 1927



La dernière vague s'est brisée sur le Rocher de la Vierge,
le temps vient de s'arrêter, le 15 août 1927, à Biarritz.
Des millions de gouttes d'eau restent suspendues dans le ciel…
Dix-neuf heures, l'horizon s'apprêtait à engloutir le soleil.
La soirée sera longue, elle n'a pas commencé, et ne commencera pas…
son déroulement probable restera incrusté dans l'irréalité du rêve.

La réverbération du couchant grave de petits arcs-en-ciel sphériques
dans le déferlement des perles d'eau mutées en fossiles translucides,
étincelles multicolores qui contiennent le souvenir de tous les mondes.
La lumière est figée dans cette gerbe holographique,
ouvrage multidimensionnel qui révèle la sagesse oubliée de l'univers.
Minuscules coquillages nacrés, alguettes fluorescentes, cétacés microscopiques,
larvules, planctons préjurassiques sont les illustrations de ce livre magique,
sorti pour une minute éternelle des presses abyssales de l'océan.

Le temps, qui avait décidé de rendre ces archives insaisissables,
les dissimulait dans le tourbillon imprévisible des particules élémentaires,
le chaos des aberrations vibratoires, la confusion des précessions galactiques…
La bibliothèque omnisciente du créateur tombait en pluie, dévalait en torrents,
érodait les vallées, charriait alluvions et détritus, écumait les plages…
La sagesse divine était bue, pleurée, pissée par les êtres multiples.
Ignorée, elle échappait à la lecture des perceptions subtiles.

Cette fusion improbable de l'eau, du ciel et de la lumière,
expression spontanée des pulsions orgastiques de l'insondable,
est un clin d'oeil du sans forme, une fioriture de l'invisible.
Confidence du bout du monde tournant le dos aux ombres du passé,
décalcomanie funambule sur le voile diaphane de l'instant,
ce cri du coeur interrompu à brûle-pourpoint chante l'ineffable.

Le langage impalpable de l'eau est le creuset des processus biologiques.
Orages, cascades et brouillards illustrent la quintessence de toutes cultures,
le défi à l'inertie entropique, la cohésion des structures évolutives.
Etangs, puits et lagunes recèlent le miroir aux alouettes des astres et du néant,
inaltéré par les éruptions fulgurantes et les vapeurs soufrées du contingent.

L'élément fluide est le coagulateur bienveillant des réalités disparates,
bain purificateur des souillures mentales ou support subtil d'émotions fugitives.
La méditation scandée des rythmes moléculaires dessine le cycle incessant,
voyage navette des âmes du monde sensible au métaphysique.
La partition de la science cosmique se déploie sur fond de nuées chatoyantes,
bouquets de fleurs célestes dans le jardin secret du rayon de la création.

Sala fut choisie pour initier le décryptage, ce soir d'été aux confins des terres,
anniversaire impromptu et apocalyptique de sa vieille incarnation.
Son majestueux rocher noir fut changé en lutrin, en cette seconde de vérité
où les harmoniques du big bang répondirent définitivement à l'écho du silence.
Son amant, fidèle ange gardien, l'accompagne vers ce pèlerinage ultime,
spectateur de marbre du rayonnement de la mémoire, silhouette anonyme
qui protège sa pureté des regards indiscrets de l'ignorance.

Le cerveau implose sous le symbole imperturbable du feutre protecteur,
les hémisphères antagonistes conçoivent l'embryon d'une entité androgyne.
Les spirales génétiques des neurones se branchent au registre suprême,
une mutation spontanée implante la fréquence d'une conscience infinie
dans la gamme ondulatoire des arpèges subliminales.

Chaque touche colorée de cette fresque indélébile reflète l'infinité du créé,
pointillisme titanesque qui se dissout dans l'immobilité du point ultime,
infime trace de l'être qui justifie la fécondité du vide.
La graine potentielle du tout s'est égarée parmi les grains de sable du Gange,
bulle de rosée d'un jour naissant sur les berges mythologiques des ancêtres défunts.

La paix absolue de l'un sans second, l'éternel repos d'un moment sans suite,
point final de l'histoire, imprègne la source latente d'une vérité inconnue.
Le berceau imaginaire de l'extase est capté par le déclic de la chambre obscure,
image muette, mort ou renaissance de la mélodie poétique…

Dieu suspend son souffle avant l'avènement d'une ère versatile…
Saurai-je jouir de ce répit pour violer le secret de ma vivante présence ici ?

 

Chiang Mai, 4 janvier 1999

 

 

601 L'unité dans la dualité

L'unité dans la dualité sur la voie de la peinture

par Pierre Wittmann

Ce texte figure dans Oneness in Duality, un recueil de poèmes d'Erika Dias illustré par Pierre Wittmann. Ce livre n'est pas publié en français.

 

Qu'est-ce que la dualité ? Littéralement, la dualité est la coexistence de deux choses de différente nature, mais en fait c'est le processus de différentiation. De la différentiation de deux choses, les dix mille choses naissent, la variété et la diversité se développent, et l'univers s'étend, avec son nombre incalculable de particules, d'atomes, de molécules, de cellules, d'êtres vivants, de plantes, de rochers, de montagnes, de rivières, de mers, de continents, de planètes, d'étoiles, de galaxies… tous séparés les uns des autres, et séparés de leur créateur, l'esprit qui les observe. La séparation crée la dualité du sujet et de l'objet. De cette dualité, la comparaison apparaît, avec toutes les paires d'opposés : grand et petit, proche et lointain, bon et mauvais, beau et laid, agréable et désagréable… Les paires d'opposés engendrent les jugements, les jugements produisent les concepts, les concepts forment le monde. Dans le monde, les relations entre sujets et objets créent les sensations d'amour et d'aversion, et toutes les sortes d'émotions : l'attachement, la haine, la fierté, le désir, la peur, la joie, l'amour, la compassion, l'équanimité… Comme même les plus pures de ces émotions naissent de la dualité et sont éphémères, elle ne peuvent pas nous offrir la liberté et le contentement, et le monde de la dualité est toujours semé de difficultés.

Maintenant, qu'est-ce que l'unité ? C'est évidemment l'opposé de la dualité. L'unité est la situation dans laquelle il n'y a pas deux choses, mais seulement une, il n'y a pas différentiation, mais unification. Dans l'unité, il n'y a pas de diversité, pas de séparation, pas de sujets et d'objets, pas de comparaisons, pas de paires d'opposés, pas de jugements, pas de concepts, pas de relations, pas de sensations, pas d'émotions. Cette situation semble très différente du monde que nous percevons autour de nous, et il est très peu probable que nous la rencontrions jamais. Si nous voulons comprendre comment l'unité peut se manifester, nous devons d'abord découvrir la cause primordiale de la dualité, et si nous pouvons supprimer cette cause, l'unité restera. La cause primordiale de la dualité est très simple, c'est le temps. Le temps nous permet de percevoir des choses différentes et séparées, et de les comparer. Deux choses différentes doivent être séparées, soit dans le temps, soit dans l'espace. Si deux choses sont séparées dans le temps, même si elles se situent au même endroit, l'une doit se produire avant l'autre, et nous devons vivre dans le temps, attendre, pour les percevoir toutes les deux. Si deux choses sont séparées dans l'espace, sont situées à deux endroits différents, nous avons besoin de temps pour aller d'un endroit à l'autre. Même si elles sont proches l'une de l'autre, notre esprit, qui ne peut pas percevoir deux choses en même temps, a besoin de temps pour aller d'une chose à l'autre, ou pour aller de lui-même, le sujet, à l'objet.

Qu'est-ce que signifie supprimer le temps ? D'abord, au niveau de la physique, cela signifie que tout le processus de l'univers, – où toutes choses, depuis les particules jusqu'aux galaxies en passant par les êtres vivants, sont éphémères et en constant mouvement –, va s'arrêter, et que tout deviendra permanent et parfaitement immobile. Mais comme la nature et la localisation des choses sont conditionnées par des causes antérieures et par des interrelations temporelles, il serait impossible, sans le temps, de connaître la nature véritable et la localisation des choses, parce que les informations du passé qui devraient les définir ne seraient pas disponibles. Cela ne signifie pas, cependant, que les choses ont disparu et n'existent pas. Pour utiliser une comparaison, la situation apparaîtrait comme la projection de tous les phénomènes possibles sur la surface d'une sphère. La surface d'une sphère est une bonne représentation de l'unité, parce que, bien qu'elle soit finie, elle n'a pas de commencement ni de fin, et bien qu'elle soit située dans l'espace, on ne peut différencier ses points les uns des autres. Les phénomènes projetés ne se manifesteraient pas sous des formes perceptibles, mais seraient tous contenus dans la surface vierge de la sphère. Une lumière claire et brillante irradierait de la sphère, produite par la superposition des images lumineuses de tous les phénomènes projetés. Si nous enlevons du déploiement infini de tous les phénomènes potentiels toutes les images projetées sauf une, celle-ci se manifestera dans sa forme perceptible précise. La claire lumière brillante de l'unité, même si elle semble vide de tout signe ou forme, les contient tous, elle est le creuset de tous les phénomènes, la matrice de l'omniscience.

Maintenant, au niveau humain, comment pouvons-nous approcher la situation de l'unité ? Bien sûr, avec notre corps physique, nous ne pouvons vivre dans un monde sans temps, ni comme une simple projection de lumière sur une sphère. Ce que nous pouvons faire, cependant, c'est de vivre dans le moment présent, dans un moment présent après l'autre, en étant constamment attentif à chaque éclair successif de conscience, sans distraction. La distraction saute dans le passé – les souvenirs –, ou dans le futur – l'imagination, les désirs, les peurs, les attentes, les projets –, et, ensuite, compare et juge le présent sur la base du passé et du futur. Ces voyages dans le temps sont les causes primordiales de l'apparition de la dualité dans l'esprit. Le moment présent est unité, il est permanent, éternel, et complètement immobile, et il contient des potentialités infinies. Dans l'unité, nous ne sommes jamais séparés du moment présent, nous sommes le moment présent, nous sommes les potentialités infinies, nous sommes l'omniscience, et nous irradions l'amour et la paix. Mais dès que la distraction survient, nous retombons dans le temps et la dualité, et nous perdons de vue les potentialités infinies de l'unité. Nous retombons dans l'ignorance, et nous oublions que nous sommes omniscients. Notre amour et notre paix s'estompent, l'immobilité de l'éternité disparaît, et nous sommes contraints de nous débattre de nouveau dans l'agitation du monde. Mais espérons que l'expérience de l'unité ne nous oubliera pas…

L'expérience de l'unité peut se manifester à différents niveaux. L'expérience pure de la claire lumière vierge ne se produit que dans les états méditatifs, elle n'est pas perceptible par nos sens physiques, mais seulement par l'esprit. Comme elle est sans forme, elle ne peut être représentée par une peinture, comme elle est non conceptuelle, elle ne peut être exprimée par le langage. Au niveau de nos sens physiques fonctionnant dans le monde, nous ne pouvons supprimer complètement le temps, et même le moment présent, le plus petit éclair de conscience sensorielle que nous pouvons percevoir, a une durée dans le temps, et l'apparence de l'unité n'est plus une claire lumière vierge, parce que des couleurs et des formes ont le temps d'apparaître dans ces très courts moments. Cependant, la durée d'un moment de conscience est trop courte pour la formation de concepts figuratifs précis. Les couleurs et les formes qui surgissent sont ce que l'artiste voit, quand sa vision transcende le temps et la dualité de la perception figurative du monde. Ces motifs abstraits peuvent sembler jetés au hasard et chaotiques, mais ils pourraient bien être la trame de la réalité primordiale qui naît de la claire lumière de l'unité. Dans son jeu éternel avec les potentialités infinies des couleurs et des formes, même dans un monde de dualité, l'artiste sait toujours cueillir la fleur de l'unité !